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Rencontre avec l'équipe de La source des femmes

Le 01 Novembre 2011
Par Virginie Beck
Deux ans après Le concert, Radu Mihaileanu signe avec La Source des Femmes un portrait de femmes arabes dignes et rebelles qui entament une grève de l'amour pour se faire entendre. Le cinéaste et ses comédiennes, Hafzia Herzi et Sabrina Ouazani, nous parlent de cette belle aventure.

Comment ce projet est-il né ?

Radu Mihaileanu : C'est parti de belles rencontres que j'ai fait aux pays du Maghreb et surtout au Maroc, avec des femmes extraordinaires qui me racontaient des histoires douloureuses mais toujours avec une joie de vivre, énormément d'humour et de poésie. Elles n'avaient peut-être pas accès à l'éducation mais possédaient un savoir ancestral très riche, que nous on a peut-être perdu. J'ai été ébloui par cette beauté, cette complexité et cette richesse à une époque où en France et en Occident on dénigre beaucoup cette communauté arabe et musulmane.
Par des raccourcis, des méconnaissances le plus souvent. Je voulais raconter cette culture, autant que les injustices. Et puis, je suis tombé sur ce fait divers qui s'est produit en Turquie en 2001 : dans un petit village, les femmes allaient chercher de l'eau depuis la nuit des temps et se faisaient mal. Elles ont alors déclenché une grève de l'amour pour exprimer leur mécontentement. En fait, ça pose la question de l'amour aujourd'hui. Ces femmes demandent juste de l'attention, la compréhension de leur vie intime donc de l'amour. Qu'est-ce que c'est aimer, voir l'autre, comprendre le besoin et la souffrance de l'autre ?

Dans le film, il y a un écho aux révoltes actuelles du monde arabe...

R. M : Oui, c'est vrai. J'ai commencé à écrire le film en 2006, on a tourné en 2010 et le Printemps arabe a explosé quasiment à la fin du tournage, en décembre. Mais il y a aussi cette inégalité homme-femmes qui perdure : ces dernières participent à la révolution, d'abord dans leur vie intime, domestique et éducative. Il est temps qu'elles mènent de vraies révolutions, non violentes et lucides, puisque l'homme n'en est plus capable. Depuis, je me réjouis qu'il y ait eu d'autres grèves de l'amour aux quatre coins du monde...

Pourquoi avoir choisi la forme du conte ?

R. M : C'est une forme narrative très orientale. Les 1001 nuits est un conte très connu et révélateur : une femme survit par l'expression, par l'éducation. Si elle cesse de raconter des histoires, on la tue. C'est très fort comme idée. Je voulais rester dans cette culture, d'où le choix de la langue aussi : j'ai tenu absolument que le film soit tourné en arabe et pas du tout en français. Je voulais raconter à leur manière, à travers le conte oriental. On sait que ça se passe aujourd'hui et quelque part au Maghreb mais je ne voulais pas situer précisément le pays, pour deux raisons : je ne voulais pas faire un film "à l'américaine" sur les arabes où l'on croit qu'il n'y a qu'une seule et unique langue arabe, et je ne voulais pas viser, humilier ou froisser certains peuples. Je voulais une unité de langue, et j'ai choisi le dialecte marocain. Enfin, les contes orientaux sont spécifiques mais aussi universels. Par exemple, en France, même si c'est différent, les inégalités entre hommes et femmes existent toujours...

Hafzia, Sabrina, le fait de tourner un film entièrement en arabe, ça change quelque chose dans la manière de jouer ?

Sabrina Ouazani : Il y a d'abord eu cette barrière de la langue. Nous, comme la plupart des comédiennes, ne parlions pas l'arabe : on a donc travaillé avec un coach. On a appris par coeur le texte, pour ensuite se détacher de lui et se consacrer au jeu. Ensuite, on a rencontré les femmes du village et il y a eu cet échange, au delà du texte.
Au départ, j'avais honte, je me disais qu'elle allaient se moquer de moi ou ne pas me comprendre. Mais de leur côté elles ont essayé de parler le peu de français qu'elles savaient, donc ça s'est fait plus facilement. On a appris alors à les connaître, à être comme elles ; elles nous ont appris à faire le pain, le thé, faire la vaisselle et balayer comme elles. Ce sont des femmes généreuses qui n'ont pas grand chose mais qui vous le donnent avec le sourire. Quelle belle leçon.

Comment avez-vous choisi vos acteurs. Vous avez mélangé professionnels et amateurs ?

R.M: Parfois j'ai cette idée romantique de faire jouer uniquement des amateurs, mais je me dis que c'est quand même un métier, ça s'apprend ! J'ai donc choisi des acteurs forts, avec une vraie identité. Biyouna par exemple, elle a une "tronche", on ne doute pas qu'elle soit du village. C'est une immense actrice. Son rôle était difficile car elle avait beaucoup de monologues. Elle parle arabe mais algérois, ce qui est très différent du marocain. Elle devait passer de la volonté à la tendresse, apprendre par coeur le texte puis le digérer pour qu'il passe dans le tiroir inconscient, le conscient étant réservé au jeu. Ça a été dur, elle a failli baisser les bras, ce sont les filles qui l'ont sauvé ! Hiam Abbas a un beau visage aussi, à la fois moderne et marqué ainsi que de belles mains. Mohamed Majd, qui est un immense acteur marocain, peut-être le Michel Piccoli du Maroc, a un visage qui ressemble à un voyage et de belles rides, sur lesquelles on ne sent pas les produits cosmétiques ! Puis, pour la véracité de l'histoire, j'ai entouré les héroïnes de figurants, de vrais gens du village.

Finalement, même s'il y a de l'opposition entre les hommes et les femmes, le film est une ode à l'amour, comme le chantent les femmes à la fin ?

R. M : Bien sûr ! Ce n'est pas une guerre contre les hommes, c'est un combat pour les droits de la femme. Je ne prêcherai jamais la guerre, quelle qu'en soit la forme. Ces femmes se battent pour réclamer de l'attention, mais quand on crie quelque chose à quelqu'un, c'est que ce quelqu'un existe et compte ! C'est tout le propos du film : la source de la femme, c'est l'amour. Elles n'en veulent pas aux hommes, elles veulent juste qu'ils les acceptent, qu'il les comprennent. Pour moi, le futur c'est la femme. Et la femme a besoin de l'amour, tout autant que de l'homme.

Qu'est-ce qui restera donc de ce tournage et de ce film ?

S. O : De belles rencontres, des retrouvailles. Je suis encore touchée par la leçon de vie que nous ont donné ces femmes, leur énergie et leur bonne humeur. Et puis, un message de paix et d'humanité.
Hafzia Herzi : Je me souviendrai du texte et des chansons : on les a tellement appris par coeur ! Des rencontres, avec ma coach, Radu, toute l'équipe. Ça a été une expérience humaine assez incroyable, le fait d'incarner des femmes qui auraient pu être nos grand-mères, nos mères...
S. O : Onze semaines de tournage et un mois de préparation, forcément, ça laisse des traces. On allait tous les jours dans ce village pour passer du temps avec elles, apprendre leurs tâches quotidiennes, leur chants. On a compris que c'était leur façon d'évacuer leur souffrance et de nous remercier aussi.
H. H : Ensuite, quand certaines ont monté avec nous les marches de Cannes, elles étaient ravies, ça semblait normal pour elles ! Elles étaient juste contentes de poursuivre un peu l'aventure avec nous. On leur rendait, d'une certaine manière, ce qu'elles nous avaient donné, en les emmenant un peu dans notre vie. Elles étaient sublimes naturellement et n'ont pas voulu se faire maquiller. Au contraire, ce sont les maquilleuses qui sont reparties avec des tatouages au henné sur les mains ! C'était vraiment sympa.

D'autant plus que c'est un peu votre année, Hafzia : deux films à Cannes, un projet de réalisation...

H. H : Oui, c'est vrai. Je suis très contente. Pour Cannes, j'ai su à 10 minutes d'intervalle que les deux films seraient présents : La Source des Femmes et L'Apollonide - Souvenirs de la maison close (de Bertrand Bonello, ndlr) m'ont donné l'occasion de jouer deux personnages très différents, dans deux films sur une communauté de femmes. La grève d'un côté et de l'autre la consommation de l'amour. C'est un hasard, mais un véritable honneur pour moi. Et oui, j'ai un projet : j'aimerais tourner à Marseille. Et il y aura beaucoup d'hommes dans le film !



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